02.04.2009
Pour aller plus loin : le capitalisme est-il moral ?
Voici in extenso l'éditorial de l'excellent (et peu coûteux) magazine "Challenges" du 19 mars dernier, par le philosophe André Comte-Sponville.
Il analyse la crise actuelle et la rapproche d'un livre écrit en 2004 "Le Capitalisme est-il moral ?".
(Pour ceux qui ne peuvent pas tout lire, je vous le fais en résumé : le capitalisme 'est ni moral ni immoral, il est anoral (sans moral). Ce sont les individus qui ont des comportements moraux ou immoraux. Il n'est pas non plus suffisant à lui seul pour "gérer le monde" ni même s'auto-réguler. La loi et l'Etat sont les deux autres piliers de la société qui permettent de réguler le capitalisme.
Conclusion : Avant de dénoncer les turpitudes des autres - les banquiers, les grands patrons, les gouvernants, les syndicalistes, les fonctionnaires, les chomeurs, etc..., commençons chacun par regarder si nous mêmes sommes 'moraux' dans notre vie et nos choix quotidiens. Après ça ira mieux.)
André Comte-Sponville :
Les crises ont cela de bon qu'elles bousculent les certitudes.
Les marchés financiers qui s'effondrent, le chômage qui explose, la récession qui s'installe... Voilà que le capitalisme, qui passait il y a peu pour triomphant, se trouve à nouveau mis en cause. Certains veulent le supprimer. Attendons qu'ils nous proposent une alternative crédible pour en débattre. D'autres, plus nombreux, veulent le réguler, voire le «refonder» et le «moraliser» - des expressions qu'a utilisées Nicolas Sarkozy. Essayons de comprendre ce que cela peut vouloir dire.
Refonder ou moraliser ?
Refonder le capitalisme ? Ce serait l'installer sur de nouvelles bases, ou le remettre sur ses bases traditionnelles, dont il se serait malencontreusement écarté. Je crains qu'il n'y ait là davantage de communication que de pensée. Les fondements du capitalisme, chacun les connaît : la propriété privée des moyens de production et d'échange; la liberté du marché; le salariat (qui n'est jamais que l'application des deux premiers au marché du travail). Je ne vois pas qu'aucun des trois soit remis en cause par les évolutions récentes de l'économie (mondialisation, financiarisation, nouvelles technologies), ni par la crise qui en résulte. Et je ne vois pas davantage quel nouveau «fondement» on pourrait proposer pour notre système économique - sauf à sortir du capitalisme, ce qui interdirait de prétendre le refonder. «Soit, diront certains, il n'est pas question de renoncer aux bases économiques du capitalisme, ni même de les changer, mais il faut empêcher les dérives de ces dernières années, fixer un certain nombre de limites, de bornes, de règles, enfin moraliser le capitalisme.» Nous y voilà.
«Refonder le capitalisme», ce ne serait pas changer ses bases économiques, mais simplement revenir à ses fondamentaux éthiques, qui sont la responsabilité, la juste rémunération du risque et du travail, enfin, voyez Max Weber, l'épargne, l'honnêteté et la rigueur. Qu'il faille imposer des limites au capitalisme, donc des règles non marchandes au marché, j'en suis depuis longtemps convaincu. C'était l'un des thèmes majeurs de mon livre Le capitalisme est-il moral ?, publié en 2004. Certains, aujourd'hui, me disent que cet ouvrage était «prémonitoire». C'est exagéré. Disons simplement que la crise actuelle a davantage confirmé qu'infirmé mes analyses. C'est vrai spécialement sur trois points, que je rappelle brièvement.
D'abord, le caractère amoral (plutôt qu'immoral) du capitalisme. Celui-ci, disais-je, ne fonctionne pas à la vertu ou au désintéressement mais, tout au contraire, à l'intérêt personnel ou familial. Il fonctionne à l'égoïsme; c'est pourquoi il fonctionne si fort, mais c'est pourquoi aussi il ne saurait suffire. L'égoïsme n'a jamais suffi à faire une civilisation, ni même une société qui soit humainement acceptable.
Ensuite, l'incapacité de l'économie à se réguler suffisamment elle-même. Non que cette régulation n'existe pas (le jeu de l'offre et de la demande en est une, comme la concurrence ou les crises), mais parce qu'elle ne saurait suffire. Le capitalisme ne peut, à lui seul, fournir les conditions de sa propre existence. La propriété privée des moyens de production et d'échange ? Cela suppose un droit de la propriété qui n'appartienne à personne. La liberté du marché ? Cela suppose un droit du commerce qui ne soit pas lui-même une marchandise (qui ne soit pas à vendre). Le salariat ? Cela suppose la libre disposition par chacun de sa personne (le salariat, c'est d'abord le contraire de l'esclavage et du servage), donc un droit du travail. La concurrence «libre et non faussée» ? Cela suppose des règles, des contrôles, des institutions indépendantes... Rien de tout cela ne peut exister sans Etat. C'est ce qui donne tort aux ultralibéraux, qui voudraient que le marché suffi se à tout. Et aux belles âmes, qui voudraient que la morale suffi se à le réguler.
C'était ma troisième thèse : l'incapacité de la morale à réguler efficacement l'économie en général, et le capitalisme en particulier. Non, certes, que la morale n'ait pas sa place dans l'économie (elle a la place, exactement, que les individus lui assurent par leur comportement), mais on ne peut compter sur la morale pour limiter vraiment, à l'échelle de la société, les effets pervers ou dangereux du capitalisme. C'est pourquoi je m'en prenais à la mode de «l'éthique d'entreprise», qui voudrait que moralité et rentabilité aillent toujours de pair. Autant compter sur les bons sentiments pour tenir lieu de management ! Ce n'est pas l'entreprise qui est morale; ce sont les individus qui y travaillent - et spécialement qui la dirigent - qui ont à l'être.
Encore faut-il être lucide. Si l'on avait compté sur la conscience morale des patrons pour protéger les droits des salariés, nous serions encore au XIXe siècle ou chez Zola. Si l'on comptait sur la conscience morale des consommateurs pour protéger le tiers-monde ou la planète, il faudrait renoncer au développement de celui-là, et même, je le crains, à la survie de celle-ci. Enfin, s'il fallait compter sur la conscience morale des banquiers pour réguler les marchés financiers... on aurait la crise que nous connaissons, ou plus grave. La morale est une grande chose, mais qui ne vaut que pour et par les individus; socialement, économiquement, historiquement, elle n'a jamais suffi à empêcher le pire, ni à assurer le meilleur.
Il faut donc autre chose. Quoi ? Le droit, les Etats, donc aussi, et d'abord la politique, aussi bien nationale qu'internationale. C'était la conclusion de mon livre : «Plus on est lucide et sur l'économie et sur la morale (sur la puissance de l'économie, sur la faiblesse de la morale), plus on est exigeant sur le droit et la politique.» Le marché a besoin de limites externes, auxquelles la conscience individuelle ne saurait suffi re. C'est pourquoi il a besoin des Etats. Ne comptons pas sur le marché pour être moral à notre place, ni sur la morale pour tenir lieu de politique.
Intérêts et passions
C'est cette exigence que la crise, aujourd'hui, nous rappelle cruellement. La surprise de certains me surprend. Quoi ! Les banquiers aimaient l'argent ? Les traders, enivrés par des bonus extravagants, prenaient des risques qui l'étaient tout autant ? La belle découverte ! Seraient-ils banquiers ou traders autrement ? Même M. Greenspan, qu'on disait si lucide, avant la crise, vient d'avouer sa déception : il pensait que les banquiers seraient plus prudents car plus attentifs à leur propre intérêt ! C'était faire la même erreur que le philosophe Alain, déjà, reprochait à Marx : croire que ce sont les intérêts qui motivent les humains, alors que ce sont leurs passions. La guerre, le plus souvent, n'est l'intérêt de personne. On la fait pourtant, par haine ou par peur, par nationalisme ou par croisade, qui ne sont pas des intérêts mais des passions. Il en va de même, mutatis mutandis, dans l'économie, qui n'est pas seulement tendue vers le bien-être ou la richesse, qui sont des intérêts (objectifs, raisonnables, quantifiables), mais vers la cupidité, qui est une passion (comme telle subjective, déraisonnable et démesurée). Une crise économique n'est l'intérêt de personne. Ceux-là même qui y courent en seront souvent les premières victimes. Ils y courent pourtant : la cupidité, non l'intérêt, les meut. C'est pourquoi il y aura toujours des bulles, tant que les marchés seront libres, donc des crises. Cela toutefois vaut mieux que l'absence de marchés ou de libertés. Le contraire de la cupidité, c'est le désintéressement, la générosité, la noblesse de coeur et d'esprit. Belles vertus, mais trop rares, à l'échelle de la planète, pour réguler quelque marché que ce soit.
Moraliser, mais comment ?
Alors peut-on moraliser le capitalisme ? Tout dépend de ce que l'on entend par là. Si l'on prétend rendre le capitalisme intrinsèquement moral, de telle sorte qu'il soit mû non plus par l'intérêt mais par la vertu, c'est un voeu pieux qui nous vouerait, si on le prenait au sérieux, à l'impuissance. En revanche, si l'on entend par «moraliser le capitalisme» le fait de lui imposer, de l'extérieur, un certain nombre de limites qui le rendraient moralement moins choquant, c'est évidemment nécessaire; mais on n'y parviendra qu'à la condition de comprendre que la morale, par elle-même, en est incapable - que seule la politique a une chance d'y parvenir. Utopie ? Nullement. Cette moralisation, mais par la loi, existe depuis longtemps. Elle est indissociable du modèle social-démocrate, et même de tout capitalisme développé. Interdire le travail des enfants, garantir les libertés syndicales, créer un impôt sur le revenu, interdire le harcèlement sexuel ou psychique, c'est moraliser le capitalisme, et l'on n'a pas attendu cette crise pour s'y mettre. Il faut donc continuer ce qu'on a entrepris, l'améliorer si l'on peut, c'est ce qu'on appelle le réformisme, puis le refaire. Car les mesures que nos gouvernants sont en train de prendre seront peut-être efficaces contre la crise que nous affrontons... mais vraisemblablement beaucoup moins contre les crises à venir, qui appelleront de nouvelles mesures.
Bref, on n'en aura jamais fini avec l'économie, ni avec la morale ni donc (puisqu'elles sont indépendantes l'une de l'autre et qu'il faut pourtant les articuler) avec la politique. Ce n'est une mauvaise nouvelle que pour les ultralibéraux, qui croyaient la politique dépassée, ou pour les rêveurs, qui préfèrent les bons sentiments à l'action.
09:00 Publié dans Economie & Finance | Lien permanent | Commentaires (0)



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